Ce que l’IA était, ce qu’elle est et ce qu’elle devient
Par Danny Malouin.
Publié le 14 septembre 2026. Mis à jour le 22 septembre 2026.
Soixante-dix ans de presque rien, puis tout d’un coup. La machine qui devait penser dès 1975 a appris à parler en 2022, et elle se trouve maintenant dans la poche de votre enfant, dans le logiciel de votre comptable et dans la salle de crise de votre gouvernement. Place à un regard humain.
I / YA
Deux mots séparés par une barre oblique. C’est dans cette barre que vit l’émission : quelque part entre l’humain et la machine, entre ceux qui nous promettent le paradis et ceux qui nous mettent en garde contre l’autre endroit. Je ne suis vendu ni à l’un ni à l’autre. Je dirige une petite entreprise numérique, j’ai des enfants, j’utilise ces outils tous les jours, et je suis toujours incapable de vous dire où tout cela s’en va. Les gens qui l’ont bâti non plus, même s’ils facturent plus cher leurs hypothèses.
Alors avant de réagir à quoi que ce soit, avant de débattre des emplois, des devoirs ou de la question de savoir si votre frigo vous espionne, posons les bonnes fondations. Pas le battage. Pas la panique. La forme de la chose.
Parce que la forme, c’est l’histoire.
La forme de la courbe
Imaginez un graphique. L’axe horizontal va de 1956 à ce matin. L’axe vertical mesure à quel point l’IA touche réellement la vie d’une personne ordinaire.
Pendant soixante-cinq ans, la courbe ne fait presque rien. Elle rampe au bas du graphique comme un serpent au lendemain de la veille. Des gens brillants, des décennies de travail, deux effondrements complets, quelques victoires spectaculaires qui n’ont rien changé à votre table de cuisine. Si vous aviez tracé ce graphique en 2019, vous auriez conclu que l’IA était une curiosité de laboratoire permanente, comme l’énergie de fusion ou une stratégie efficace contre les nids-de-poule à Montréal.
Puis, vers 2022, la courbe se redresse. Pas une bosse. Un mur.
Ce que montre le graphique : la présence de l’IA dans la vie quotidienne est demeurée près de zéro depuis Dartmouth en 1956, malgré deux hivers de l’IA, Deep Blue en 1997, ImageNet en 2012 et AlphaGo en 2016. La courbe devient ensuite presque verticale avec ChatGPT en novembre 2022, qui a atteint 100 millions d’utilisateurs en deux mois et 900 millions d’utilisateurs par semaine en 2026. Courbe illustrative, et non une série mesurée.
En chiffres : le temps pour atteindre 100 millions d’utilisateurs a été de 7 ans pour le World Wide Web, 4,5 ans pour Facebook, 2,5 ans pour Instagram, 9 mois pour TikTok et 2 mois pour ChatGPT.
Regardez le temps qu’il a fallu à chacun des grands pour rejoindre 100 millions de personnes. Le World Wide Web a eu besoin d’environ sept ans. Facebook, quatre ans et demi. Instagram, deux ans et demi. TikTok, neuf mois. ChatGPT l’a fait en deux mois.[1] Et ça a continué : en février 2026, un peu plus de trois ans après le lancement, OpenAI affirmait que 900 millions de personnes utilisaient ChatGPT chaque semaine, contre 800 millions à peine quatre mois plus tôt.[2]
L’argent a suivi la même courbe. Les quatre plus grandes entreprises technologiques américaines ont consacré environ 413 milliards de dollars américains aux dépenses en immobilisations en 2025, surtout pour l’infrastructure d’IA. Selon leurs propres prévisions, elles en dépenseront environ 760 milliards en 2026.[3] En une seule année. C’est près de deux années complètes de toutes les dépenses du gouvernement fédéral canadien, versées dans des bâtiments remplis de puces.
Et ce ne sont pas seulement les géants. Statistique Canada rapportait en juin que 19,2 % des entreprises canadiennes avaient utilisé l’IA au cours des douze mois précédents. Deux ans plus tôt, c’était 6,1 %.[4] Triplé. En deux ans. Au Canada, où il nous faut dix ans pour approuver une piste cyclable.
Chaque technologie qui a changé le monde a une courbe comme celle-là quelque part dans son histoire. Une longue mèche ennuyante, puis l’explosion. Ce qui est différent ici, c’est le rapport entre les deux. La mèche a duré soixante-dix ans. L’explosion dure depuis environ quarante mois, et elle accélère encore.
Personne, ni les chercheurs, ni les autorités de réglementation, ni ceux qui encaissent les chèques, n’a jamais eu à absorber un changement aussi grand aussi vite. Quand quelqu’un vous dit qu’il sait comment ça se termine, regardez le graphique. Il est debout sur une ligne verticale et il pointe du doigt.
C’est ce sentiment que je veux que vous gardiez pour tout ce qui suit. Pas la peur. Le vertige. Le bon vertige, celui qui vous fait tenir la rampe.
Maintenant, regardons la question sous tous les angles.
Un succès instantané qui a pris soixante-dix ans
Voici la première chose que la plupart des gens comprennent mal. L’intelligence artificielle n’est pas apparue en novembre 2022. Elle est apparue à l’été 1956, en cravate.
En août 1955, quatre chercheurs, John McCarthy, Marvin Minsky, Nathaniel Rochester et Claude Shannon, ont rédigé une demande de financement pour « une étude de 2 mois, à 10 hommes, sur l’intelligence artificielle », qui devait se tenir au Dartmouth College l’été suivant. C’est de ce document que vient l’expression intelligence artificielle. On y affirmait, avec l’assurance d’hommes qui n’avaient jamais respecté une échéance, qu’« un progrès important peut être réalisé sur un ou plusieurs de ces problèmes si un groupe de scientifiques soigneusement choisis y travaille ensemble pendant un été ».[5]
Un été. Dix gars. Ils allaient faire un progrès important sur des machines capables d’utiliser le langage, de former des abstractions et de s’améliorer elles-mêmes. Pour être juste envers eux, ce fut un été très productif. Il a simplement duré environ sept décennies.
Les prédictions qui ont suivi ont vieilli comme du lait dans une voiture au soleil. En 1965, Herbert Simon, qui allait plus tard recevoir un prix Nobel d’économie, déclarait que « d’ici vingt ans, les machines seront capables de faire tout travail qu’un homme peut faire ». En 1970, Marvin Minsky affirmait au magazine Life que « d’ici trois à huit ans, nous aurons une machine dotée de l’intelligence générale d’un être humain moyen ».[6]
Trois à huit ans. À partir de 1970. Selon ce calcul, l’être humain moyen devait être devenu désuet à peu près au moment de la sortie de La Guerre des étoiles. À la place, on a eu le Pet Rock.
-
1955–56
Le nom est né
Quatre chercheurs proposent une étude estivale de deux mois, à dix hommes, à Dartmouth. L’expression « intelligence artificielle » vient de cette proposition.[5] -
1965–70
Les promesses
Simon : tout travail humain d’ici vingt ans. Minsky : une machine d’intelligence humaine moyenne d’ici trois à huit ans.[6] -
Années 1970 et 1980
Deux hivers
Le rapport Lighthill de 1973, puis l’effondrement des « systèmes experts », tarissent chacun le financement pendant des années.[7]
C’est important, et pas seulement comme chute de blague. Le schéma n’a rien de nouveau. Des chercheurs brillants, des démonstrations enthousiasmantes, des échéanciers extravagants, puis une longue période de presque rien. C’est la plus vieille tradition du domaine.
Ces périodes de presque rien avaient même un nom : les hivers de l’IA. Le premier est arrivé au milieu des années 1970, après qu’un examen du gouvernement britannique, le rapport Lighthill, eut conclu que l’IA n’avait pas tenu ses promesses; le financement s’est tari des deux côtés de l’Atlantique. Le deuxième est venu à la fin des années 1980, quand les « systèmes experts » dans lesquels les entreprises avaient englouti des fortunes se sont révélés coûteux, fragiles et à peu près aussi souples qu’un annuaire téléphonique.[7]
À deux reprises déjà, les gens les plus brillants de la pièce nous ont dit que la machine pensante était à trois à huit ans de distance. À deux reprises déjà, l’argent a quitté l’immeuble. Quiconque vous dit que cette fois-ci est différente a peut-être raison. Mais il devrait au moins connaître l’histoire, et la plupart de ceux qui vous la vendent ne la connaissent pas.
Les victoires ont fini par arriver, mais pas comme l’imaginait le groupe de 1956. En mai 1997, Deep Blue d’IBM a battu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov.[8] En 2012, un réseau de neurones appelé AlexNet a écrasé le concours de reconnaissance d’images ImageNet, et l’ère moderne de l’« apprentissage profond » a vraiment commencé.[9] En mars 2016, AlphaGo de DeepMind a battu Lee Sedol, l’un des meilleurs joueurs de go au monde, à un jeu que, disait-on, les ordinateurs ne maîtriseraient pas avant des décennies.[10]
Remarquez ce que ces victoires ont en commun. Les échecs. L’étiquetage d’images. Le go. Des problèmes étroits et bien définis, avec des règles claires et des pointages clairs. Personne n’a perdu son emploi parce qu’un ordinateur est devenu bon au go. La machine était impressionnante. Le monde a à peine bougé. C’était l’état de l’art pendant la majeure partie des années 2010 : très intelligent, très étroit, très loin de votre table de cuisine. La courbe rampait toujours.
Puis quelqu’un chez Google a écrit un article dont le titre sonne comme une chanson des Beatles.
En juin 2017, huit chercheurs de Google ont publié « Attention Is All You Need », qui présentait une architecture appelée le Transformer.[11] C’était une nouvelle façon pour une machine de lire une suite de mots et de décider lesquels comptent pour lesquels. Ça ressemblait à une jolie amélioration technique pour la traduction automatique. C’est devenu le moteur de chaque agent conversationnel avec lequel vous avez déjà parlé. Le T de GPT, c’est pour Transformer.
OpenAI a rendu ChatGPT public le 30 novembre 2022.[12] En environ deux mois, il comptait quelque 100 millions d’utilisateurs mensuels, ce que des analystes d’UBS ont qualifié d’adoption la plus rapide de toute l’histoire pour une application grand public.[13]
Ma lecture de ce qui a vraiment changé
Ce n’était pas de l’intelligence. La machine n’est pas devenue intelligente du jour au lendemain. Elle est devenue capable de converser du jour au lendemain. Pendant soixante-dix ans, l’IA était quelque chose qui se passait dans des laboratoires et des tournois d’échecs. Puis un jour, elle a pu vous répondre, dans votre langue, sur n’importe quoi, et c’était gratuit.
C’est le moment où la mèche a atteint la poudre. Chaque affirmation sur l’IA a cessé d’être un débat entre experts pour devenir un débat à votre table. C’est pour ça que cette émission existe.
L’autocomplétion très sûre d’elle
Définissons la chose qui se trouve dans votre téléphone, parce que la moitié de la peur et tout le battage reposent sur le fait que personne ne le fait.
Quand les gens disent « IA » aujourd’hui, ils parlent presque toujours d’un grand modèle de langage : ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot, la chose dans votre moteur de recherche qui répond maintenant avant même que vous ayez fini de poser la question.
Voici ce qu’est réellement un grand modèle de langage. Un système statistique, entraîné sur une quantité énorme de texte, qui prédit le mot le plus susceptible de venir ensuite. Encore et encore, très vite, avec un talent remarquable pour avoir l’air d’une personne. Il ne cherche rien. Il ne raisonne pas comme vous. Il n’a aucune idée si ce qu’il vient de dire est vrai. Il a une idée de ce qui a l’air vrai, d’après tout ce qu’il a lu.
C’est la chose la plus utile qu’une personne ordinaire puisse savoir sur l’IA, alors je le redis en termes plus simples. La machine est une phénoménale détectrice de régularités, en trench-coat, qui se fait passer pour une bibliothécaire.
Quand les régularités de ses données d’entraînement correspondent à la réalité, elle est brillante. Rédiger un courriel. Résumer un contrat. Expliquer les devoirs de maths de votre enfant de quatre façons différentes jusqu’à ce qu’une fonctionne.
Quand ça ne correspond pas, elle ne s’arrête pas. Elle ne dit pas « je ne sais pas ». Elle continue, avec aisance, avec assurance, et dans l’erreur. L’industrie appelle ça une « hallucination », un joli mot pour « inventé ».
Et ce n’est pas un bogue qu’un correctif réglera mardi prochain. OpenAI a elle-même publié l’an dernier une recherche expliquant que les hallucinations sont un résultat prévisible de la façon dont ces systèmes sont entraînés et évalués. Les modèles sont récompensés quand ils devinent plutôt que d’admettre leur incertitude. Pensez à l’élève qui laisse une question à choix multiples en blanc et obtient zéro, alors que celui qui devine a une chance d’être chanceux.[14] La machine a appris à deviner. Elle est très bonne là-dedans.
La bonne question n’est pas « est-ce intelligent? »
À mon avis, c’est la question que les utopistes et les prophètes de malheur adorent, parce qu’on ne peut pas la trancher et qu’elle vend des billets. La bonne question pour vous et moi est beaucoup plus ennuyante. À quoi peut-on se fier?
En ce moment, la réponse honnête est : aux choses dont on peut vérifier le résultat, ou pour lesquelles une erreur coûte peu. Rédigez le courriel, puis relisez-le. Résumez le document, puis vérifiez-en des passages. Ne la laissez pas produire votre déclaration de revenus sans supervision. Ne la laissez pas être le médecin de votre enfant.
Traitez-la comme une stagiaire douée, infatigable et qui ment à l’occasion, et vous en tirerez une valeur énorme. Traitez-la comme un oracle et elle finira par vous mettre dans l’embarras en public.
Ce n’est pas une autre révolution industrielle
Vous entendrez la comparaison sans arrêt. « L’IA, c’est la nouvelle électricité. » « C’est la révolution industrielle de notre époque. » « C’est comme quand l’auto a remplacé le cheval. » Je comprends pourquoi on s’y accroche. C’est rassurant. Nous avons survécu à toutes ces révolutions. L’une d’elles nous a même donné la fin de semaine.
Mais regardez ce que chacune de ces révolutions a réellement fait.
L’agriculture
L’industrie
L’automobile
L’électricité
Chacune a été énorme. Chacune a remplacé un seul type d’activité : cultiver, fabriquer, se déplacer, alimenter. Et chacune a donné à une génération ou deux le temps de s’adapter, de se recycler, d’écrire les lois, de bâtir les écoles, d’en débattre longuement et, finalement, de se lasser d’en débattre.
C’est ici que je quitte les livres d’histoire pour vous donner mon propre point de vue. L’IA n’est pas l’une de celles-là. L’IA, c’est ce qu’on obtient quand on prend toutes ces révolutions et qu’on les pointe vers la seule chose qu’aucune n’avait touchée : la pensée. Pas les muscles, pas le mouvement, pas l’énergie. Le jugement, le langage, la décision, la mémoire, la créativité.
La révolution industrielle n’écrivait pas vos courriels. L’automobile ne donnait pas de cours privés à votre fille, ne diagnostiquait pas votre radiographie, ne rédigeait pas votre contrat, n’écrivait pas le marketing de votre concurrent, ne triait pas votre CV et ne clonait pas votre voix pour un fraudeur, le tout dans le même après-midi, avec le même outil. L’IA fait tout ça aujourd’hui.
Et elle le fait à l’intérieur de toutes les révolutions précédentes à la fois. Les capteurs de la ferme, les robots de l’usine, les caméras de l’auto, les commandes du réseau électrique. Ce n’est pas une nouvelle industrie à côté des autres. C’est une nouvelle couche qui les imbibe toutes.
Et elle arrive en quelques années, pas en quelques générations. La révolution industrielle a donné aux familles un siècle pour comprendre ce qui était arrivé aux tisserands. Celle-ci a donné à un jeune de 23 ans environ dix-huit mois pour comprendre ce qui est arrivé à l’emploi pour lequel il s’était formé. J’y reviens plus bas, chiffres à l’appui.
Voilà pourquoi les comparaisons ne tiennent pas. Pas parce que l’IA serait plus puissante que la vapeur, même si c’est possible. Parce qu’elle est plus large, plus rapide et dirigée vers la partie de nous que nous croyions bien à nous.
Quelle ampleur, en ce moment
Ces bâtiments remplis de puces ont un appétit. L’Agence internationale de l’énergie rapporte que les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures d’électricité en 2024, soit environ 1,5 % de toute la consommation mondiale, et prévoit que ce chiffre fera plus que doubler pour atteindre environ 945 TWh d’ici 2030, un peu plus que ce que consomme tout le Japon aujourd’hui.[15]
En chiffres : les dépenses en immobilisations combinées d’Alphabet, Microsoft, Meta et Amazon ont atteint 413 milliards de dollars américains en 2025, et les prévisions sont d’environ 760 milliards pour 2026.
En chiffres : la proportion d’entreprises canadiennes qui utilisent l’IA pour produire des biens ou offrir des services est passée de 6,1 % au deuxième trimestre de 2024 à 12,2 % en 2025, puis à 19,2 % en 2026.
Mettez les chiffres côte à côte. 900 millions de personnes par semaine. 760 milliards de dollars par année. L’équivalent de la consommation électrique du Japon d’ici 2030. Ce n’est pas un gadget. C’est de l’infrastructure à l’échelle des chemins de fer ou du réseau électrique, construite à une vitesse que les chemins de fer et le réseau électrique n’ont jamais atteinte.
Et elle est construite presque entièrement par une poignée d’entreprises, surtout dans un seul pays, avec leur propre argent et donc selon leurs propres priorités. Peu importe ce que vous pensez de l’utilité de l’IA, ceux qui paient 760 milliards de dollars par année ont aussi leur opinion. C’est la leur que les machines sont construites pour servir.
Revenons maintenant à la maison, parce que rien de tout cela n’est l’endroit où l’IA touche réellement votre vie.
Retour au rapport de Statistique Canada. Parmi les 19,2 % d’entreprises canadiennes qui utilisent l’IA, les grandes entreprises sont en tête avec 27,8 %. Mais les plus petites, de un à quatre employés, suivent de près avec 19,9 %. Les usages les plus courants sont les moins glamour : analyser des données, analyser du texte, faire fonctionner des agents conversationnels.
Et la raison la plus courante de ne pas l’utiliser n’est pas la peur. Plus de 40 % des plus petites entreprises ont simplement répondu que ce n’était pas pertinent pour ce qu’elles font. Viennent ensuite la confidentialité et le coût.[4]
Lisez ça du point de vue du dépanneur du coin. Quatre entreprises canadiennes sur cinq n’utilisent pas l’IA. Près de la moitié des petites n’en voient pas l’intérêt. Je ne crois pas qu’elles aient tort d’être prudentes.
Je crois que « pas pertinent », c’est la réponse qu’on donne quand personne ne nous a montré un exemple pertinent. Jusqu’ici, les exemples visaient tous des entreprises du Fortune 500 qui ont un service d’innovation. Personne ne plaide la cause auprès du garage, de la clinique ou du restaurant. C’est une lacune. C’est aussi, et ce n’est pas un hasard, mon travail.
Et puis il y a la maison. En juin, Common Sense Media a publié son premier recensement annuel de l’utilisation de l’IA chez les jeunes Américains de 9 à 17 ans. Quatre-vingt-six pour cent d’entre eux utilisent l’IA. Près du quart l’utilisent tous les jours. Plus de la moitié de ceux qui l’utilisent lui ont demandé des conseils sur leur santé ou leur corps. Plus d’un sur trois s’en est servi pour parler de ses émotions ou de ses problèmes personnels.
Maintenant, les deux chiffres qui comptent. Seulement le tiers savent que l’IA ne peut pas distinguer de façon fiable le vrai du faux. Et plus de quatre sur dix disent qu’aucun parent ou tuteur ne leur a jamais parlé de sécurité en matière d’IA.[16]
Réfléchissez-y en tant que parent. Votre enfant a dans sa poche une machine infatigable, conciliante et sûre d’elle. Elle répondra à n’importe quelle question sur son corps et ses émotions. Il lui fait plus confiance qu’il ne le devrait. Et vous n’en avez probablement jamais parlé avec lui.
Je ne dis pas ça pour vous faire peur. La plupart de ce que les jeunes en font, ce sont des devoirs et du divertissement, et c’est très bien. Je le dis parce que « il faudrait parler de l’IA » est maintenant sur la même tablette que « il faudrait parler d’Internet » il y a vingt ans. On se souvient tous de ce que ça a donné quand on a sauté cette conversation.
Il y a ensuite ceux qui l’utilisent contre vous. Les Canadiens ont déclaré plus de 704 millions de dollars de pertes liées à la fraude au Centre antifraude du Canada en 2025, à partir de plus de 112 000 signalements. Un record. Et le Centre estime depuis longtemps que seule une petite fraction des victimes portent plainte.[17] Des experts en cybersécurité affirment maintenant qu’on peut produire un clone convaincant de la voix d’une personne à partir d’environ dix secondes d’audio, soit moins que le dernier message vocal de votre enfant.[18] La fraude des grands-parents, où un appelant se fait passer pour un proche en difficulté, se fait maintenant avec la vraie voix du proche.
Personne n’a mis l’IA dans le palmarès des dix fraudes les plus courantes, parce que l’IA n’est pas un type de fraude. C’est un outil de productivité. Elle fonctionne pour les criminels exactement aussi bien que pour votre comptable. Mieux, en fait. Les criminels ne s’inquiètent pas des hallucinations.
Le moment où j’avoue que personne ne sait
C’est la section que tous les articles sur l’IA ratent, parce que c’est là que l’auteur cesse de rapporter des faits et commence à prophétiser, sans souvent vous dire lequel des deux il fait. Alors je vais vous le dire. Les prochains paragraphes sont des faits. Ensuite, je vous préviendrai quand je commencerai à spéculer.
Il existe des preuves réelles et mesurables que l’IA transforme déjà qui se fait embaucher. Des économistes du Digital Economy Lab de Stanford travaillent à partir de données de paie couvrant des millions de travailleurs américains. En août, ils rapportaient que l’emploi chez les 22 à 25 ans, dans les professions les plus exposées à l’IA, est maintenant environ 19 % plus bas que s’il avait suivi le rythme de leurs pairs dans des emplois moins exposés. Cet écart était de 15 % un an plus tôt. Il se creuse.
Les mêmes chercheurs n’ont trouvé aucune preuve de déplacement généralisé dans l’ensemble de l’économie. Les travailleurs expérimentés dans les mêmes domaines se portent bien. Les emplois où l’IA aide les gens plutôt que de remplacer leurs tâches sont stables ou en croissance.[19]
Le titre honnête n’est donc ni « l’IA vole l’emploi de tout le monde » ni « détendez-vous, il ne se passe rien ». Il est plus précis et plus inconfortable. Le premier barreau de l’échelle, le premier emploi où un jeune de 23 ans apprend comment le travail fonctionne vraiment, est en train d’être scié dans les domaines où l’IA est la plus forte. Ceux qui sont déjà sur l’échelle s’en tirent bien. Pas la révolte des robots. Le premier emploi qui disparaît. C’est ce que montrent les données aujourd’hui.
Mais les données ne montrent qu’aujourd’hui.
L’échelle, et pourquoi votre emploi n’est pas l’exception
C’est ici que je passe des données à ma propre lecture, et je veux être franc, parce que je crois que la plupart des gens se racontent une histoire rassurante.
L’histoire rassurante va comme suit : « Bien sûr, l’IA va prendre certains emplois. Les plates. Les commis, les centres d’appels, peut-être les programmeurs débutants. Mais on aura toujours besoin d’un vrai médecin. D’un vrai avocat. D’un vrai électricien. Personne n’enverra un agent conversationnel réparer votre fournaise. »
Et cette histoire est vraie, au sens le plus étroit possible. Nous aurons encore besoin de médecins dans dix ans. Nous aurons encore besoin d’avocats, d’électriciens, de plombiers et de camionneurs.
Nous en aurons simplement besoin de beaucoup moins.
Repensez à l’échelle. L’IA ne la renverse pas d’un coup. Elle enlève des barreaux. D’abord celui du bas, et c’est exactement ce que montrent les données de Stanford en ce moment. L’analyste junior, l’avocat de première année, le programmeur débutant. Les postes où un jeune brillant de 23 ans apprenait le métier en faisant le travail ingrat.
Sauf que le travail ingrat, c’est précisément ce que la machine fait le mieux. Alors le cabinet embauche un junior au lieu de cinq, et ce junior passe sa journée à superviser la machine au lieu d’apprendre le métier.
Maintenant, faites avancer le film, parce que la machine s’améliore aux quelques mois et que les barreaux du dessus sont faits du même bois. Un radiologiste lit aujourd’hui des examens d’imagerie. Dans dix ans, un radiologiste approuvera des examens que la machine aura déjà lus, dix fois plus vite. Un hôpital aura alors besoin d’un radiologiste là où il lui en fallait plusieurs. Un cabinet d’avocats qui avait besoin de quarante avocats pour réviser des documents en aura besoin de quatre pour vérifier la révision de la machine.
Un cabinet comptable, un bureau d’assurance, une agence de marketing, une salle de rédaction, une pharmacie, une succursale bancaire. Même forme, même calcul. La profession survit. L’effectif, non. Mille diplômés sortent avec le même diplôme que leurs parents et se disputent cent emplois, dont la plupart portent un titre du genre « supervision » et sont payés en conséquence.
Et non, les métiers ne font pas exception. Ils sont juste plus loin dans la file. L’emploi de l’électricien est à l’abri d’un agent conversationnel. Il n’est pas à l’abri des diagnostics pilotés par l’IA qui transforment deux heures de dépannage en un remplacement de quinze minutes, ni des systèmes de bâtiment qui signalent eux-mêmes leurs défaillances, ni de la robotique qui garnit déjà les tablettes et coule déjà du béton.
Le plombier ne sera pas remplacé cette année. Le nombre de plombiers dont une ville aura besoin, une fois que chaque bâtiment pourra dire exactement ce qui ne va pas avant que quiconque se déplace, c’est une autre question. Et les camionneurs, l’un des emplois les plus courants chez les travailleurs de ce continent, le voient déjà arriver. Des camions sans conducteur transportent du fret payant à travers le Texas, sans humain à bord, depuis mai 2025, et les trajets se multiplient.[24]
C’est ce que le camp du « votre emploi est en sécurité » continue de manquer. La question n’a jamais été « une machine peut-elle faire tout ce que fait un médecin? » La réponse est non, probablement pour longtemps. La question est « de combien de médecins un hôpital a-t-il besoin une fois que la machine fait la plus grande partie de ce que fait un médecin? »
Et la réponse honnête, à mon avis, est : beaucoup moins que ce que nous formons actuellement. Ça s’applique à presque tous les domaines que vous pouvez nommer. Pas tous en même temps, pas au même rythme, mais tous. Et l’échéancier est plus court que ce qu’on admet au bureau de l’orienteur.
Ce qui nous ramène au tir à la corde.
Deux avenirs, tous deux en construction
Je veux être honnête sur le combat qui se livre dans ma propre tête, parce que je crois que c’est aussi celui qui se livre dans la vôtre. Tout dans cette section est ma lecture, pas une statistique.
Le Wow
Le Oh non!
L’égalisateur
Une entreprise d’une seule personne peut maintenant faire le travail de quatre. Je l’ai vu. Je l’ai fait. Le comptable, le graphiste, le traducteur, le service à la clientèle, tout ça pour le prix d’un abonnement de diffusion en continu. Pour le dépanneur du coin qui se fait écraser par les chaînes et leurs sièges sociaux, c’est le premier vrai égalisateur depuis une génération.
Plus de siège social non plus
Le tuteur de 2 h du matin
Ma fille peut avoir à deux heures du matin un tuteur patient qui lui explique les fractions de six façons différentes sans jamais soupirer.
Le confident de 2 h du matin
Ma fille peut avoir à deux heures du matin une machine sûre d’elle et conciliante qui lui dira ce qu’elle pense qu’elle veut entendre sur son corps, ses amis et ses émotions, et le tiers de sa génération sait que cette machine invente des choses.
Des superpouvoirs pour les petites entreprises
Une petite clinique peut lire un examen d’imagerie en quelques secondes, un petit cabinet d’avocats peut réviser un contrat en quelques minutes, un agriculteur peut repérer un plant malade depuis l’espace.
Des superpouvoirs pour tout le monde
Un fraudeur aussi, un propagandiste aussi, et un inconnu qui veut dix secondes de votre voix aussi.
Moins chère tous les quelques mois
C’est la première technologie de l’histoire qui devient moins chère, plus rapide et plus performante tous les quelques mois, et elle est accessible à tout le monde.
Accessible à tout le monde
Y compris à ceux à qui vous voudriez le moins qu’elle le soit. Et elle devient moins chère, plus rapide et plus performante tous les quelques mois, que l’un d’entre nous ait compris ou non quoi faire de la version précédente.
Je ne vais pas trancher ça pour vous. J’en suis incapable. Les deux listes sont vraies aujourd’hui, pas dans un avenir hypothétique. Les deux sont construites en même temps, par la même technologie, souvent par les mêmes entreprises. La version qui l’emportera dans votre vie dépendra beaucoup moins de ce que la machine peut faire que de qui paie pour elle et du fait que vous soyez attentif ou non.
Il n’y a pas d’interrupteur
C’est la partie que personne n’aime dire tout haut, alors je vais le faire. Retour aux faits un instant.
L’IA n’est pas seulement une course de produits entre entreprises. C’est une course stratégique entre pays, et les deux plus grands joueurs l’ont tous deux écrit noir sur blanc. Le plan national de la Chine de 2017 fixait l’objectif de faire de la Chine « le principal centre d’innovation en IA au monde » d’ici 2030.[20] Les États-Unis ont répondu par des contrôles à l’exportation qui empêchent la Chine d’acheter les puces d’IA les plus avancées,[21] par un plan national publié en juillet 2025 dont le titre est littéralement Winning the AI Race (Gagner la course à l’IA),[22] et par la frénésie de dépenses privées décrite plus haut. Personne ne fait dans la subtilité.
En janvier 2025, un laboratoire chinois appelé DeepSeek a lancé un modèle qui égalait la fine pointe américaine pour une fraction du coût, malgré les restrictions sur les puces, et a secoué les marchés américains. Depuis, la Chine a ordonné à ses centres de données financés par l’État de n’utiliser que des puces nationales, et ses modèles les plus récents sont conçus pour des processeurs chinois.
Les analystes décrivent maintenant deux mondes de l’IA de plus en plus séparés, un américain et un chinois, avec l’Europe, le Japon, les États du Golfe et l’Inde qui tentent chacun de trouver leur place entre les deux.[23] Le Canada fait partie de ce groupe du milieu, que ça nous plaise ou non.
Pensez à ce que ça fait à l’idée de ralentir. Chaque proposition sérieuse de faire une pause, de réglementer sévèrement, de prendre une respiration, se heurte au même mur. Si on arrête, eux ne s’arrêtent pas. Si Washington ralentit, Pékin ne ralentit pas. Si Pékin ralentit, Washington ne ralentit pas. Si Ottawa ou Bruxelles adopte une loi stricte, la technologie est construite ailleurs et arrive quand même, par votre téléphone, votre banque, les applications de votre enfant.
Personne n’est responsable de toute la ligne, et tout le monde sur cette ligne croit que prendre du retard est plus dangereux que foncer. Ceux qui ont le pouvoir de ralentir tout ça sont précisément ceux qui ont les meilleures raisons de ne pas le faire.
Ma conclusion, et elle est la mienne
Il n’y a pas de porte de sortie concrète. Je ne le dis pas en prophète de malheur. Je le dis comme on décrit une carte. Il n’y a pas de bouton, pas de traité sur la table, pas d’élection qui arrête la courbe.
La révolution industrielle n’avait pas d’interrupteur non plus. Mais elle n’avait pas non plus de superpuissance rivale qui s’industrialisait plus vite avec l’objectif avoué de gagner. Celle-ci, oui. C’est la différence entre une révolution et une course aux armements, et nous vivons la deuxième en l’appelant la première.
La bonne nouvelle, et je l’appelle bonne nouvelle volontairement, c’est que « pas de porte de sortie » ne veut pas dire « pas de chemin pour passer à travers ». Ceux qui s’en sont le mieux tirés lors de chaque révolution précédente n’étaient jamais ceux qui croyaient les vendeurs, ni ceux qui se cachaient sous la table. C’étaient ceux qui apprenaient l’outil tôt, gardaient la main sur leur portefeuille, protégeaient leurs enfants et se méfiaient de quiconque était trop sûr de lui. Ça vous est encore accessible. C’est, en fait, toute la raison d’être de cette émission.
Ce que ça veut dire pour vous, cette année
Pas dans dix ans. Cette année.
Essayez-la sur quelque chose d’ennuyant
Demandez-leur à quoi ils l’utilisent
Convenez d’un mot de passe familial
Et si vous êtes sur la clôture face à tout ça, tant mieux. Restez-y. La clôture est le seul endroit d’où l’on voit les deux côtés de la courbe, et c’est le seul endroit où cette émission se tiendra.
Ce sont les fondations. Chaque épisode à partir de maintenant y renvoie. Chaque affirmation que nous examinerons sera vérifiée, chaque source sera indiquée, et chaque fois que je passerai de ce que je sais à ce que je pense, je le dirai. Quand je me tromperai, je le dirai aussi, dans un commentaire épinglé, avec une source.
I / YA. À bientôt.
Sources et lectures complémentaires
- Visual Capitalist: time to reach 100 million users, by platform (data: PwC, Yahoo Finance), 2023
- TechCrunch: ChatGPT reaches 900 million weekly active users, February 27, 2026
- Statista: Big Tech’s AI capital expenditure to reach $760 billion in 2026, based on Q2 2026 earnings guidance, July 31, 2026
- Statistique Canada : Analyse de l’utilisation de l’intelligence artificielle par les entreprises au Canada, deuxième trimestre de 2026, 11 juin 2026
- McCarthy, Minsky, Rochester and Shannon, A Proposal for the Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence, August 31, 1955 (Stanford archive)
- Benjamin Kuipers, University of Michigan: compilation of early AI predictions, including Simon (1965) and Minsky in Life (1970)
- The AI winters and the 1973 Lighthill report — overview
- IBM: Deep Blue defeats Garry Kasparov, May 1997
- Krizhevsky, Sutskever and Hinton, ImageNet Classification with Deep Convolutional Neural Networks (AlexNet), 2012
- Google DeepMind: AlphaGo defeats Lee Sedol, March 2016
- Vaswani et al., Attention Is All You Need, June 12, 2017 (arXiv)
- OpenAI: Introducing ChatGPT, November 30, 2022
- Reuters via Yahoo Finance: ChatGPT sets record for fastest-growing user base, UBS analyst note, February 1, 2023
- OpenAI: Why language models hallucinate, September 2025
- International Energy Agency: Energy and AI, executive summary (2025)
- Common Sense Media: inaugural annual study on AI use by tweens and teens, June 8, 2026
- Centre antifraude du Canada : Les 10 fraudes les plus courantes en 2025 (février 2026)
- Money.ca: AI voice-cloning emergency scams in Canada, including the ten-seconds-of-audio estimate, June 23, 2026
- Stanford Digital Economy Lab: Canaries in the Coal Mine update — AI employment gap for young workers widens to 19%, August 12, 2026
- China State Council, New Generation Artificial Intelligence Development Plan (2017), English translation by Stanford DigiChina
- CNBC: U.S. export controls on Nvidia’s advanced chips to China, August 19, 2026
- The White House: Winning the AI Race: America’s AI Action Plan, July 23, 2025
- BCG: The Great Divide: How the US and China Are Splitting the AI World, June 25, 2026
- TechCrunch: Aurora lands McLane deal to run driverless truck routes in Texas, one year after launching commercial driverless service, May 6, 2026
Les faits présentés dans cet article ont été vérifiés auprès des sources ci-dessus en septembre 2026. Quand j’exprime une opinion, je le précise dans le texte. Les corrections seront publiées ici et dans un commentaire épinglé de l’épisode. Les sources en anglais sont citées sous leur titre original. Photos : Zoshua Colah, F aint et Hassan Pasha via Unsplash.